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lundi 16 mars 2015

Dessin d'observation ?


Lorsque j'ai découvert la pédagogie Reggio, la place nodale du dessin d'observation m'a beaucoup interrogée. L'éducateur reggian part du principe que l'enfant est très à l'aise (bien plus que l'adulte) pour représenter ses idées par le dessin, et qu'il s'agit là d'un langage à cultiver à part entière. Néanmoins, les enfants qui sont entrés de plain pied dans la figuration ne dessinent pas "d'après nature" ; ils s'appuient généralement sur leur mémoire ou leur imagination pour produire bonshommes et maison. C'est ce qui explique, en partie, le côté parfois stéréotypé des productions. 

"Araignée", janvier 2015.

Lorsqu'Antonin dessine des insectes ou des notes de musique, ses dessins ont quelque chose de personnel que je tiens beaucoup à respecter. Certes, il ne dessine pas ce qu'il voit - et ses araignées n'ont pas le bon nombre de pattes. Je trouve cela merveilleux, et refuse tout net de "corriger" quoi que ce soit !

Pourtant, les éducateurs reggians proclament que le dessin d'observation peut fournir des outils importants pour la communication, la compréhension et l'expression écrite - voire "pré-écrite", puisqu'elle est particulièrement utile aux enfants ne sachant pas encore écrire. Il est difficile pour moi de rester insensible à de tels arguments...

On pourrait s'en sortir à l'aide d'une pirouette. Distinguons les choses : il y aurait d'un côté la pratique artistique, libre, audacieuse et personnelle, et de l'autre l'observation scientifique, qui se plie aux contraintes du réel. C'est oublier que la pédagogie Reggio refuse ce découpage en "matières" et considère tous les savoirs comme interpénétrés - c'est une conception à laquelle je suis, moi aussi, de plus en plus attachée.

Il faudrait donc tenir que le dessin d'observation autorise lui-aussi la liberté et l'indétermination...

J'ai beaucoup réfléchi et j'ai longuement observé les dessins des enfants de Reggio Emilia. C'est évident : nous sommes loin de l'uniformisation. Ces enfants disposent de techniques, mais ce ne sont pas des recettes. Derrière chaque production, on sent la richesse d'un travail approfondi : comment représenter une ombre ? Faut-il attacher les membres au corps si le personnage bouge très vite ? Comment représenter ce qui est derrière ? etc. Voilà le type de questionnement enfantin qui surgit pendant la pratique du dessin d'observation. Pour le dire mieux : pratiquer le dessin d'observation, c'est mener ce type de questionnement. Les réponses graphiques, elles, ne sont pas figées. Et les dessins des enfants de Reggio Emilia sont remarquables justement en cela : ils sont incroyablement personnels et s'extraient complètement des stéréotypes enfantins.

Les stéréotypes ? Oui. Depuis quelques mois, Antonin dessine ses sapins en superposant des triangles, et ses maisons se composent d'un triangle posé sur un carré. Mieux, il se fâche lorsqu'on fait autrement et essaie de transmettre ses techniques à sa sœur. J'ai bien songé à lui proposer d'observer notre maison pour la dessiner et dépasser cette représentation, mais je ne l'ai pas "senti". Avant de travailler sur le terrain, je voulais lui proposer un sujet plus personnel, plus ouvert... et qui tienne sur une table, c'est tout de même plus facile à embrasser ! :-D


Quoi de mieux dans ce contexte que les constructions de mon Damoiseau lui-même ?


C'est idéal dans la mesure où Antonin compose son propre sujet. C'est idéal car l'objet à reproduire se compose de formes simples et colorées. C'est idéal parce que l'enfant injecte ce qu'il veut dans sa production - surtout, surtout, ne pas oublier de légender ce dessin- là ! :-)

"C'est une maison. Les voitures ne peuvent pas entrer dedans."

Vrai, cette séance m'a fichu un coup. J'ai vécu comme un privilège énorme le fait d'avoir une fenêtre sur les représentations de mon enfant.

"C'est un chapiteau."

Toutes mes appréhensions sont tombées d'un coup. Réducteur, le dessin d'observation ? Tristement conforme à la réalité ? Allons, allons, c'est oublier le génie enfantin... Qui songerait à "corriger" ?... et d'ailleurs corriger quoi, comment ?

Allez, un p'tit dernier pour la route :


Ceci est une machine. Oui : Antonin vous montre comment le disque roule et transmet ainsi un mouvement de translation au cube qu'il supporte. Le Damoiseau, tout en dessinant (ce qui n'est pas du tout anodin selon moi : les idées naissent lorsque les mains sont au travail) explique : "C'est une machine qui fait les déchargements. Elle fait "Ch-Ch-Ch ! quand la roue tourne. Là, c'est comme un toboggan, c'est pour les déchargements. En dessous, c'est l'ascenseur."

Ce qui, dessiné, donne :


C'est bien cela. Antonin m'a expliqué toutes les fonctionnalités de sa machine sur papier, je l'ai parfaitement reconnue. :-)

Pour moi, je sais que je suis bien loin d'avoir mené à bien ma reflexion sur le dessin d'observation et j'ai la sensation de me promener à la lisière d'une forêt profonde... Mais maintenant je sais quelque chose : ça risque de nous plaire ! ;-)

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